Dans la rubrique témoignage technique et contribution de haut niveau de grandes personnalités, experts et techniciens civinewsguinee.info pour partager l’intervention du Représentant Résident du Groupe de la Banque mondiale en Guinée aux travaux du Séminaire sur les perspectives économiques régionales de l’Afrique subsaharienne, édition Avril 2025 « Une reprise interrompue ». Une rencontre d’échanges et de partage tenue le 1er juillet 2025 à Conakry.
Le Speech de Issa Diaw
« Je suis honoré de prendre la parole à ce séminaire sur les perspectives économiques régionales de l’Afrique subsaharienne. Alors que nous examinons les défis et les opportunités qui se présentent à nous, il est essentiel de commencer par une vue d’ensemble régionale. En effet, le dernier rapport « Africa’s Pulse » de la Banque mondiale, publié en avril 2024, souligne que les économies de l’Afrique subsaharienne doivent s’adapter à un avenir incertain. Nous faisons face à une incertitude politique croissante, susceptible de modifier l’ordre commercial mondial, à des changements géopolitiques (régionaux et nationaux) qui peuvent influencer les prix des matières premières et fragmenter davantage les relations internationales, à une réduction des budgets d’aide étrangère, et aux défis posés par les phénomènes climatiques extrêmes.
Le Représentant Résident du FMI détaillera les perspectives pour la région. Cependant, face à ces risques qui s’ajoutent à des défis déjà majeurs tels que la baisse des investissements, la faible productivité, la pauvreté généralisée et la qualité sous-optimale des services publics, il est impératif de bâtir des économies diversifiées et résilientes. Cela implique de renforcer l’inclusivité et la responsabilité des institutions pour garantir des services de qualité et des opportunités de marché équitables. Mesdames et Messieurs, les conditions nécessaires dans la région incluent :
(1) Premièrement, des approches prudentes de la politique monétaire et budgétaire pour gérer les risques ;
(2) Deuxièmement, une gouvernance plus transparente et responsable de la prestation de services ;
(3) Troisièmement, un recouvrement équitable des impôts et des pratiques améliorées de gestion de la dette qui favorisent la confiance du public et créent un espace budgétaire permettant l’exécution de programmes d’investissement social et public ;
(4) Quatrièmement, des systèmes efficaces de redevabilité et des incitations au sein du gouvernement pour réduire la corruption et la recherche de rente ;
(5) Cinquièmement, un environnement propice à l’expression de la dissidence, permettant aux citoyens de faire entendre leurs voix et de s’engager ;
(6) Sixièmement, un rôle plus équitable et plus efficace de l’État sur les marchés ; et
(7) Enfin une coopération internationale dans les domaines où les solutions nationales sont insuffisantes.
Au niveau national, la Guinée fait face à des défis similaires, mais elle bénéficie d’une situation unique : un secteur minier en pleine croissance et un avantage significatif avec l’opportunité offerte par le projet Simandou, à condition qu’elle puisse en tirer parti.
Depuis 2016, la Guinée connaît une croissance robuste de son PIB, avec une moyenne de 6,5 % par an entre 2016 et 2024. Cette croissance est principalement tirée par le secteur minier, qui a augmenté en moyenne de 18 % par an au cours de la même période (contre 4,7 % pour le secteur non minier). Cependant, il est devenu évident que la croissance du PIB ne s’est pas automatiquement traduite par une vaste création d’emplois ou une réduction de la pauvreté. La croissance n’a pas été aussi inclusive qu’on aurait pu l’espérer. La raison en est que ce sont les secteurs non miniers qui peuvent créer des emplois pour la plupart des Guinéens. Mais la croissance tirée par le secteur minier crée des conditions macroéconomiques qui limitent la croissance des secteurs non miniers, en particulier ceux qui pourraient produire des produits exportables vers les marchés mondiaux en expansion—ce sont les préoccupations liées au syndrome hollandais. Cela représente le défi pour les pays riches en ressources dont les exportations sont dominées par des produits extractifs. En Guinée, actuellement 90 % des exportations sont des produits extractifs (bauxite et or), de sorte que les tendances du syndrome hollandais sont fortes.
Le dernier Rapport de suivi de la situation économique en Guinée, publié par la Banque mondiale, indique que l’exportation de minerai de fer de Simandou stimulera davantage la croissance du PIB. Mais Simandou risquerait également d’amplifier les défis qui entravent une croissance inclusive.
Pourquoi ? Parce que les exportations de la Guinée sont déjà fortement concentrées sur les minerais, et la réalité est que Simandou augmentera la concentration des minerais dans les exportations de la Guinée. Toutefois, le Simandou pourrait aussi représenter une opportunité de commencer à transformer de manière significative l’économie de la Guinée si des mesures macro-fiscales appropriées et des réformes sectorielles sont mises en œuvre. Alors, pour la Guinée, quelles sont les politiques économiques et réformes les plus urgentes pour catalyser un développement inclusif et durable, qui crée des emplois pour les citoyens, dans un contexte qui est bien sûr marqué par des chocs et des incertitudes, mais aussi par le lancement des opérations de l’un des plus grands projets miniers du monde ? Nos récents rapports mettent l’accent sur sept domaines d’action prioritaires.
- D’abord, il est important de Renforcer la stabilité macro-budgétaire et la viabilité de la dette. Il est donc essentiel de continuer à poursuivre des politiques macroéconomiques prudentes, visant à réduire les déficits en améliorant la mobilisation des recettes, tout en évitant le financement par la banque centrale. Il est également important d’adopter une approche prudente de la politique monétaire pour continuer à maîtriser l’inflation. Avec le début des exportations du Simandou, il est impératif de développer un système fiable de prévision des recettes tirées de l’exploitation minière. Ceci afin de prévoir avec précision les revenus miniers et de gérer la volatilité des prix, ce qui contribuera à éviter l’instabilité macro-budgétaire et le surendettement. Une autre mesure importante pour assurer la viabilité de la dette est de maîtriser le recours aux emprunts du gouvernement sur le marché local. Car ils sont non seulement relativement coûteux, mais la forte augmentation du crédit au gouvernement accroît l’exposition des banques commerciales au secteur public, et de plus, pourrait potentiellement évincer le crédit déjà limité disponible pour le secteur privé.
- Deuxièmement, il faut Améliorer la mobilisation et la gestion des recettes intérieures. La mobilisation des ressources intérieures est centrale pour permettre à la Guinée de soutenir les dépenses d’investissement clés dans le capital physique et humain en vue d’une croissance inclusive et pour permettre d’épargner et d’allouer des ressources en cas de chocs économiques. Entre autres, il est impératif de renforcer les capacités de gestion des risques, de contrôle et d’audit de la Direction Générale des Impôts. Ceci afin d’augmenter les recettes fiscales grâce à l’application complète du Code des impôts. Il est également nécessaire de renforcer le dispositif guinéen en matière de prix de transfert pour s’assurer que les entreprises ne continuent pas de réduire artificiellement leurs bénéfices afin de minimiser le paiement des impôts en Guinée. En plus de mieux collecter les ressources, il est important de mieux les gérer, d’où l’importance de renforcer la gestion des investissements publics en facilitant la mise en œuvre du décret récemment adopté sur la gestion des investissements publics. Ce décret établit des critères pour le processus de gestion des investissements publics, couvrant toutes les phases, de la sélection des projets d’investissement à l’évaluation de leur exécution.
- Troisièmement, il est crucial d’Accroître l’accès aux services d’infrastructure clés (notamment électricité, transport routier de qualité, numérique) et réduire les inégalités dans l’accès aux marchés. Ceci vise à réduire les coûts d’exploitation des entreprises et, par conséquent, à accroître leur productivité. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine, et une bonne mobilisation et gestion des recettes seront cruciales pour le financement et la priorisation. Un autre point important en vue de progresser dans ce domaine est de renforcer la viabilité financière de la compagnie d’électricité (EDG) en veillant à ce que des tarifs couvrant les coûts d’exploitation de l’EDG soient appliqués, mais tout en prévoyant un tarif social pour les personnes pauvres et vulnérables.
- Comme quatrième point, il faut Développer le capital humain (compétences et protection sociale). Il faudrait donc améliorer la couverture et la qualité des systèmes de protection sociale, de santé et d’éducation, et ceci en veillant à combler les écarts entre les hommes et les femmes dans ces domaines. Pour un impact plus significatif au niveau national, il est important d’utiliser des informations sur les inégalités structurelles, telles qu’un indice cible de pauvreté par lieu, pour orienter l’allocation des ressources vers les localités mal desservies.
- Ensuite, il est nécessaire d’Adopter des politiques qui améliore le climat des affaires et qui sont prévisibles. Pour cela, il est important d’avoir une concertation robuste avec le secteur privé, les entreprises et les investisseurs privés pour mettre en place un processus systématique, fiable et pérenne pour améliorer le climat des affaires. Il est essentiel d’établir un plan pour l’apurement des arriérés dus par l’Etat aux entreprises, et de renforcer les opérations financières afin d’éviter une nouvelle accumulation d’arriérés. Il est aussi important d’avancer les actions de la Banque Centrale, le gouvernement et le secteur financier pour augmenter la liquidité et le crédit disponible aux entreprises, et de développer l’offre de services financier en Guinée.
- Sixièmement, il faut Augmenter la croissance de la productivité agricole et la fiabilité de la production agricole. Il s’agirait de donner la priorité aux réformes et aux investissements agricoles visant à accroître la productivité agricole, notamment en améliorant les pratiques de gestion de l’eau, les services de vulgarisation agricole, ainsi que la recherche et le développement dans le domaine de l’agriculture. De plus, il faudra renforcer les services de soutien au développement des chaînes de valeur agricoles et des opérations agro-industrielles.
- Comme dernier point, mais très important, il faut Protéger l’économie guinéenne contre le changement climatique et améliorer la résilience aux chocs. La mise en œuvre des réformes mentionnées ci-dessus, qu’il s’agisse de la stabilité macroéconomique, de la mobilisation et de la gestion des ressources intérieures, ou de l’amélioration du climat des affaires, sera également cruciale pour protéger l’économie guinéenne contre le changement climatique. Ces réformes permettront de favoriser le financement des mesures d’adaptation, tant au niveau national qu’au niveau des entreprises.
Mesdames et Messieurs,
Les défis sont importants et les solutions urgentes. Le Groupe de la Banque Mondiale est fermement engagé à soutenir la Guinée dans ses efforts pour créer une économie génératrice d’opportunités et d’emplois, à travers ses projets d’investissement dans des secteurs clés, son programme d’appui aux réformes, et le partage de connaissances et l’assistance technique.
Je vous remercie de votre attention ! Issa Diaw, Représentation résident de la Banque Mondiale en Guinée.
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